lundi 12 janvier 2015

Bastille

Paris, 11 janvier 2015, 17 h, la Bastille est noire de monde. Un peu plus tôt, avant que les cortèges déferlent, des cars de policiers sont arrivés sous les applaudissements de la foule. A l'intérieur, un agent ne va pas tarder à vivre un moment unique. Une fillette s'approche de lui pour lui proposer de poser à ses côtés pour un selfie. « C'est la première fois qu'on me le demande », confiera-t-il, plus tard, entre sourire et larmes d'émotion.

Le soleil commence à se coucher. La foule est de plus en plus dense. Michel, 64 ans, n'en revient pas. « J'ai beaucoup pratiqué de manifestations ces trente dernières années à Paris et c'est la première fois que je vois autant de monde. » Comment l'expliquer ? « Par ce sentiment d'unité nationale retrouvée dans la douleur », explique-t-il. Il précise : « Les événements terribles que nous avons vécus et la colère contre la barbarie ont ravivé notre envie de défendre nos valeurs républicaines, au premier rang desquelles la laïcité. La France découvre qu'elle est en guerre, ce que les politiques ont trop longtemps tardé à l'expliquer comme il fallait. Nos libertés ont un prix, celui du sang et ceux qui sont ici sont prêts à l'assumer. »

C'est le cas de Véronique, 55 ans : « Nous sommes un pays démocratique et laïc dans lequel on a le droit de s'exprimer. La liberté d'expression, c'est le droit le plus important. Il mérite qu'on se batte pour le défendre. » Juste à côté d'elle, André, 53 ans, ajoute : « La liberté d'expression, on la place tout en haut, juste à côté du respect de l'autre ».

La crainte semble absente du cortège. « C'est important d'être là aujourd'hui pour montrer que nous n'avons pas peur », explique Elsa, 27 ans. « On va leur faire comprendre (aux terroristes) que le peuple français est soudé en cette heure tragique », ajoute son compagnon, Grégory, 28 ans.

Au centre de la place de la Bastille, la colonne de juillet devient le théâtre d'un chœur improvisé qui entonnera à plusieurs reprises La Marseillaise pendant la soirée. La foule applaudit, reprend en chœur. Charlie est partout. Sur les pancartes et dans les esprits. « Cabu, c'est quelqu'un que j'ai découvert quand j'avais 10 ans, raconte Mickael, 45 ans. Mon père me l'a fait connaître. C'est quelqu'un qui nous accompagnait, nous faisait rire et réfléchir depuis des années. Charlie, c'est notre culture. Charlie, on nous l'a arraché. »

Il fait nuit, il devient quasiment impossible de se déplacer au milieu de cette phénoménale marée humaine. Une ambulance se fraye cependant un chemin pour transporter une jeune femme victime d'un malaise. Les gens se serrent, quitte à s'en couper le souffle, pour la laisser passer. On peut palper comme rarement une solidarité que Françoise, 66 ans, décrit parfaitement : « Depuis 1789, nous avons instinctivement ce réflexe de défense de nos libertés. Ce mouvement, aujourd'hui, est unanime et spontané. Il a dépassé tous les clivages. » Nous sommes bien place de la Bastille.

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Reportage initialement publié ici.

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