vendredi 24 septembre 2010

Comme un sifflement lancinant

Mes enfants ont le "Je t'aime" trop facile. Enfin, je crois. En tout cas, parfois, ça pose problème : y'a des gens que ça met mal à l'aise

Tenez, l'autre jour pendant les vacances, à peine arrivée au camping, la petite dernière se fait une copine. Elle lui dit : "Je t'aime"

La gamine a cherché partout autour des regards graves... Elle a trouvé des sourires attendris. Consternée, elle est partie jouer ailleurs

Autre exemple. Jeudi, toujours la petite dernière : elle se lance dans les bras de son grand frère en larmes et lui colle un bisou

Il pleurait parce qu'elle venait de lui massacrer sa construction en pâte à modeler. Mais ça a marché. Il lui a souri et dit : "Je t'aime"

C'est là que je me suis inquiété, parce qu'au même âge, si ma soeur m'avait ratatiné ma construc' en patamod' j'aurais pas pardonné

Avec leur mère (ma Rachël que j'aime), on s'est demandé d'où ça pouvait bien venir cette propension à la déclaration d'amour

On a pas eu besoin de pousser l'enquête trop loin : suffisait de relire les textos qu'on s'envoie. Ils se ponctuent tous par un "Je t'aime"

Oui mais pourquoi ? C'est ça la question. Là, il a fallu creuser, remonter à nos enfances respectives. Et bien en fait, on se rattrape

Des "Je t'aime", on n'en a pas entendu beaucoup sortir de la bouche de nos parents. Parfois, au détour d'une carte postale

Du coup, la première fois qu'une fille m'a dit "Je t'aime", il y a une trentaine d'années, il m'a fallu du temps pour m'en remettre

Une rencontre de colo. Elle s'appelait Sylvie, nous avions 13 ans, elle habitait Marseille et moi le Nord

Nous avons échangé des lettres pendant un an... On écrivait "Je t'aime" en très gros en bas des pages

Je crois qu'ensuite, je me suis mis à préférer les filles qui ne savaient pas dire "Je t'aime", voir même ne pas le montrer

Etre élevé par des parents qu'on entend jamais dire "Je t'aime", l'un à l'autre ou à leurs enfants, ça déforme

Je crois qu'il y a aussi cette petite musique dans nos têtes, ce cisaillement de la grande faucheuse. Je l'ai tellement entendu

Comme un sifflement lancinant qui vous chante : si demain tu dois disparaitre, est-ce que les tiens se souviendront que tu les a aimés

Donc voilà : à la maison, on a le "Je t'aime" facile. Et je crois que ça ne met mal à l'aise que ceux qui l'entendent difficilement

Ceux aussi qui, une fois morts, se retourneront dans leur tombe, réveillés par le lointain écho de ce sifflement lancinant

Mes amours, sachez avant toute autre chose que si demain je ne suis plus là pour vous le dire : "Je vous aime"

Twitstory du 24 septembre 2010 sur la TL de @christreporter