mercredi 9 mars 2011

Par hasard

L'horreur que révèle le sondage Louis Harris donnant Marine Le Pen en tête du premier tour de la présidentielle ne réside pas tant dans le résultat que dans sa propre existence.

L'étendard du FN est un chiffon rouge et nous des boeufs qu'on excite avec depuis sa consécration, voici un quart de siècle, par François Mitterrand. Paix à son âme, ses successeurs l'ont tous agité.

Cela dit, il ne faut pas se tromper : ça n'est pas la proportionnelle qui a "fait" des députés FN tout comme ce ne sont pas les sondages qui "font" la popularité de Marine Le Pen. C'est précisément ce que nous ont appris les inventeurs du sondage, les fondateurs de la sociologie électorale.

Et puisque l'on parle de vote à l'extrême droite et de sociologie électorale, avec un peu de mémoire et d'honnêteté intellectuelle, c'est le nom de Paul Lazarsfeld qui vient à l'esprit et celui des Chômeurs de Marienthal.

Nous sommes en 1931, à Marienthal, bourg viennois frappé brutalement par la fermeture de sa seule usine, au lendemain d'une crise économique mondiale et à la veille d'un accouchement. Le ventre fécond dont sortira la bête immonde enfle chaque jour.

Que font ces travailleurs devenus soudainement chômeurs. Ils s'efforcent d'oublier le couloir de la mort sociale en occupant l'espace-temps devenu soudain dépourvu de sens. Ils seront tentés par les jeux de hasard et le vote extrême.

Dans la préface des Chômeurs de Marienthal, Pierre Bourdieu écrit :

Exclus du jeu, las d'écrire au Père Noël, d'attendre Godot, de vivre dans ce non-temps où il n'arrive rien, où il ne se passe rien, où il n'y a rien à attendre, ces hommes dépossédés de l'illusion vitale d'avoir une fonction ou une mission, d'avoir à être ou à faire quelque chose, peuvent, pour se sentir exister, pour tuer le non-temps, avoir recours à des activités qui, comme le tiercé, le totocalcio et tous les jeux de hasard qui se jouent dans tous les bidonvilles et toutes les favelas du monde, permettent de réintroduire pour un moment, jusqu'à la fin de la partie ou jusqu'au dimanche soir, l'attente, c'est-à-dire le temps finalisé, qui est par soi source de satisfaction.


Il y a dans cette affaire des sondages Louis Harris une régression et même une perversion des fondements de la sociologie électorale. Sans insister sur l'absence d'analyses et de commentaires au sujet des raisons qui poussent l'électeur à déclarer vouloir voter pour le Front National, c'est la méthode qui porte un coup fatal à l'art du sondage.

L'institut a fait l'économie - comme beaucoup d'autres - de ces sondeurs qui allaient frapper aux portes des gens et s'installaient un long moment dans leur intimité pour leur poser leurs questions les yeux dans les yeux. Trop cher. Que cette relation passe par Internet, pourquoi pas. Encore faut-il que les panels soient constitués URL avec la même rigueur qu'ils l'étaient hier IRL. On nous assure que c'est le cas. Admettons.

Mais que l'institut en question fasse miroiter les récompenses d'un jeu-concours pour motiver les sondés, là, franchement... Retournons à Marienthal et imaginons la scène : pour tuer le temps, les chômeurs jouent à répondre aux sondages en espérant gagner le gros lot. L'objet du sondage du jour : au premier tour de la présidentielle de 1932, pour quel candidat comptez-vous voter : Hindenburg, Thälmann ou Hitler ?

Le sondage n'est pas un jeu de hasard. Le vote répond toujours à une nécessité.