mercredi 23 mars 2011

Des causes et des effets

Ce qui est terrible aujourd'hui, c'est de voir toute une génération de politiques, pourtant pas née de la dernière pluie, donner l'impression de découvrir la mécanique du Front national.

Je ne peux pas, je ne veux pas croire qu'ils (elles) ont oublié que ça n'est pas nouveau, que ce sont le mêmes ficelles qui sont tirées, que les mêmes causes produisent les mêmes effets.

Mais Au cas où, je vais ressortir une vieille histoire, celle où pour la première fois le FN à dépassé la barre des 30 %. Juste au cas où, effectivement, ils (ou elles) auraient oublié. Juste histoire de moins causer des effets.

« Faut-il attendre que la Sambre brûle pour qu'on se rende compte qu'elle est inflammable ? » Telle était la question que je posais à la fin d'un des mes articles, en novembre 1995, à propos d'un débat sur la délinquance dans le bassin de la Sambre. Deux ans plus tard, Maubeuge entrait dans le palmarès des villes peu sûres et la Sambre prenait feu.

Début octobre 1997, au bout d'une semaine de violences urbaines à Maubeuge, un dimanche, premier jour d'une semaine de congés, j’eus l’envie de comprendre ce qui agitait cette Sambre où j'étais né. La sécurité des personnes n'était plus garantie. Je voulais savoir si elle le redeviendrait un jour. Je commençais alors la rédaction de cette enquête.

Cinq années de métier m'avaient enseigné que le journaliste devait observer les faits et oublier les opinions. C'est une bonne chose. Nous sommes tous suffisamment responsables pour nous forger un avis en observant le monde.

Poussé par cette montée de la délinquance, j’ai voulu en comprendre l’origine. Les causes étant multiples, il me fallait, pour être juste, aller au delà des sentiers battus. Plutôt que d’interroger les interlocuteurs « institutionnels », policiers, magistrats, travailleurs sociaux ou hommes politiques, j’ai préféré rencontrer les gens de la rue.

Puisque les violences urbaines venaient des quartiers, il fallait y chercher la parole de ceux qui ne parlent pas, que l’on entend pas ou qu’on ne veut pas écouter. D’abord, les Français d’origine immigrée et leurs enfants, ces « Beurs » tellement montrés du doigt. Il fallait, aussi, toucher le fond, pousser cette « immersion » jusqu’à la lie des quartier, approcher le monde des dealers et de leurs clients, de leurs victimes. Là n’était pas tout.

Il me fallait, en plus, tenter de comprendre ces gamins que tout le monde incrimine, leurs mamans, parfois si seules, et leurs pères, souvent trop loin. Et puis, ne pas oublier, dans ces quartiers, ceux que les jeunes appellent souvent les « fachos », ou les « racistes », et qui s’avouent, parfois sans honte, comme tels. Enfin, restaient les « vieux », les anciens, détenteurs de la mémoire des quartiers, le plus souvent rendus muets par la peur. Une fois les faits et les mots recueillis, il ne restait qu'à les coucher sur le papier en les juxtaposant de la façon la plus honnête possible.

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Au fil de ces trente dernières années, la Sambre est passée de la fierté du travail à la peur du chômage, puis de la peur du chômage à la honte du travail. De son riche passé industriel, Maubeuge garde des souvenirs. A Sous-le-Bois, quartier populaire, les rues portent le nom des industries défuntes : rues de la Boulonnerie, de la Briquetterie, de la Fonderie, des Hauts-Fourneaux, place de l'Industrie. C'est précisément de ce quartier qu'est partie la vague de violences urbaines, c'est là que, pour la première fois, les incendiaires ont mis le feu à un bâtiment, la salle des fêtes. Si, dans la Sambre, un jeune de moins de 25 ans sur deux n'a pas d'emploi, à Sous-le-Bois, le taux est, au moins, de deux chômeurs sur trois jeunes. Pourtant, à Sous-le-Bois, il y a trente ans, les ouvriers vivaient bien.

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Dimanche 25 mai 1997, 20 heures. Claude Deresnes est le seul candidat du FN dans le Nord-Pas-de-Calais à arriver en tête du premier tout des législatives, avec presque 26 % des voix. Le député sortant, Jean-Claude Decagny, est à un peu plus de 22 %.

L'électorat de Claude Deresnes vient d'enraciner son vote et l'implantation du FN. Aux législatives de 1988, Claude Deresnes avait obtenu 15,23 % des suffrages. Au premier tour des législatives de 1993, il passait à 24, 53 %. En 1995, aux présidentielles, le candidat Jean-Marie Le Pen arrivait en tête du premier tour avec 24,31 % des suffrages.

En 1997, le FN n'a fait que conforter ses positions : il pèse un quart du corps électoral. On ne peut plus parler de vote protestataire. Les électeurs FN sont fidélisés. Le discours de Claude Deresnes en matière d'insécurité et d'immigration fait écho dans la Sambre.

Le candidat FN bat le député sortant dans les quartiers sensibles de Sous-le-Bois, de l'Epinette et des Provinces françaises, mais aussi dans les villages et dans les bastions traditionnels de la gauche. « Mon score n'est pas une surprise, c'est une logique », commente alors Claude Deresnes.

La plupart des observateurs de la vie politique sambrienne s’attendaient à ce que Claude Deresnes, conseiller régional sortant et candidat aux cantonales pour le siège de Maubeuge-Sud, canton dans lequel se trouve Sous-le-Bois, rompe son habituel mutisme à l’approche des scrutins de mars 1998. Mais Deresnes le discret n’en fera rien.

Lui demandant les raisons de ce silence, il me confiera, à propos des violences urbaines : « Je ne veux pas être accusé de récupérateur, mais ça me fait mal de ne rien dire, car ce qui se passe est grave, et ça va continuer. Tout ceci n’est le fait que de quelques individus. Mais ces dizaines de provocateurs feront des émules par centaines. Il faut réagir. Je suis pour la réouverture des maisons de redressement. Il faut sortir la matraque. C’est la seule façon d’éviter que les gens fassent justice eux-mêmes… »

Meilleurs encore pour le Front national que ceux des législatives de 1997, les résultats des élections de mars 1998 confirmeront l’implantation de Claude Deresnes et le FN passera la barre des 30%.


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Au lendemain du premier tour des législatives, il répond aux questions des journalistes, à la table d'un bistrot. « Jean-Claude Decagny dit que vous ne seriez pas à la hauteur du travail d'un député. Si vous êtes élu, comment ferez-vous ? » Claude Deresnes n'a pas peur. « Vous savez, au FN, on n'est jamais seul. Si je suis élu, à Paris, il y aura des gens autour de moi pour me conseiller ».

Claude Deresnes a bien changé. Ses premières amours politiques étaient gaullistes, mais ce penchant a été contrarié. Claude Deresnes s’est battu pour l’Algérie française. Il en garde une douleur à la mâchoire dont il aime à rappeler qu’elle est due à ce passé militaire. Comme d’autres, il s’est senti « lâché » par le Général et s’est radicalisé.

Cette radicalisation le conduira, en 1984, au Front national, dont il deviendra leader local, conseiller régional du Nord-Pas-de-Calais et conseiller municipal de Maubeuge. Lui qui revendiquait, au milieu des années 1980, une zone franche pour la Sambre afin d'attirer les investisseurs ne parle plus d'économie. Les idées, il les laisse aux techniciens du FN. A quoi bon en avoir quand le parti en a pour vous ? Et même, à quoi bon parler ?

Claude Deresnes a joué sur la proximité, le contact, le bouche à oreilles, plus efficaces, selon lui, que les médias « vendus à l’establishment ». Pendant la campagne des législatives, Claude Deresnes est resté d'un silence qui n'a d'égal que celui des quartiers. Il a brûlé de l'essence pour aller partout, sur les marchés, dans les commerces et dans les bistrots.

Claude Deresnes amenait à chaque fois sa bonhomie, tout simplement. Son attention, son écoute, comme ces bons vieux toubibs des campagnes qui passaient plus de temps à vous écouter qu'à vous ausculter. Claude Deresnes, avec ses allures de bon gars, écoutait les gens se plaindre de tous ces « gris qui nous piquent nos allocs ».

Par un hochement de la tête, il établissait une connivence, un sous-entendu : « Il faut les mettre dehors ». Droit du sol ou droit du sang ? La question ne se pose même pas. Quand les électeurs de Claude Deresnes parlent de « les mettre dehors », c'est de tous les « gris » qu'il s'agit, tous ceux qui n'ont pas une « tête de chez nous », même si leurs parents se sont tués autour des hauts-fourneaux. « Il nous comprend, Claude », confiait une de ses électrices en sortant des urnes.

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Si le malaise dont souffre la Sambre n'était que la conséquence des trafics de drogue, il suffirait de mettre les dealers en prison pour que tout soit réglé. Mais où les « dealés » trouveraient-ils leur anti-désespoir ? Et puis il n'y a pas qu'une seule fracture, celle qui existe entre les « inclus » et les exclus.

Il n'y a pas que les acteurs d'une économie officielle et ceux d'une économie parallèle. Chez les « inclus » comme chez les exclus, chez les salariés comme chez les chômeurs ou chez les « dealés », il y a la cohorte de ceux qui ne comprennent rien. Certains sont absorbés par un boulot, si dur à trouver ou à garder, qu'il en devient une obsession. D'autres sont à côté du monde, puisqu'en dehors des valeurs du travail et de l'argent.

Ils doublent leur exclusion de la « vraie » vie, celle réputée « active », par une passivité devant la compréhension de ce qui s'y passe. Ce bataillon silencieux est forcément attentif aux explications à l’emporte-pièce, aux discours d'une extrême simplicité. Quand Claude Deresnes dit : « En matière de sécurité, le Front national a l'original, la gauche plurielle, elle, a les duplicata qu'elle ressort à chaque fois qu'une campagne électorale approche » (1), il rallie à sa cause tous ceux qui se sont perdus dans le dédale des clivages politiques.

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La Sambre sait ce qu’est la mondialisation. Elle sait, aussi, comment fonctionne le libre marché, le capitalisme planétaire. Les capitaux venus de l’autre côté de la frontière lui ont permis de développer une industrie puissante, d’embaucher de la main d’œuvre étrangère, d’exporter des biens aux quatre coins de la planète.

Elle fut de ces régions qui ont forgé, avec l’acier et le charbon, les fondations d’une Europe qui ne sait plus trop quoi faire d’elle, maintenant qu’elle ne produit plus assez de richesse. Aujourd’hui, ces mêmes capitaux étrangers, mariés à ceux de nouveaux partenaires financiers asiatiques, continuent la « restructuration dégraissante » de la métallurgie et de la sidérurgie. Ces secteurs ont encore de l’avenir, mais le processus d’automatisation de la production doit être parachevé. Il y aurait encore trop d’hommes dans les usines.

Le passé est mort et l’avenir est incertain. La Sambre n’a plus qu’à se contenter du souvenir des belles années. Celles où elle était gavée par une industrialisation abondante. Celles où, même si la répartition des parts du gâteau n'était pas toujours bien juste, patrons et ouvriers y trouvait leur compte. La Sambre n’a plus qu’à ressasser son histoire, se souvenir du jour où cette économie qui la gâtait s'est mise, en s'internationalisant toujours plus, à la punir. Mais la nostalgie de la Sambre vire à la mélancolie.

Quand, d'une façon aussi subite que brutale, la vallée de l'acier a dû passer du faste à la diète, elle en a fait une maladie : désespoir des uns, peur des autres… des symptômes qui, sans cesse, se répètent.

Peur de ce qui est étranger, comme ces bras laborieux et ces bouches à nourrir qui continuaient à traverser la Méditerranée alors même que le travail se faisait rare. Comme, aussi, ces concurrents du bout du monde qui mangent le gâteau industriel sans en laisser la moindre miette à ces pauvres Sambriens.

Désespoir de ne pas trouver d'emploi, ni de sens à sa vie. Mais quand on a vécu si longtemps en bonne santé, les premiers symptômes d'une maladie suffisent pas à vous inquiéter. « C'est pas grave, ça va passer », s'est alors dit la Sambre, qui n'a rien voulu changer à ses habitudes. Alors, faute d'être soignée à temps, la Sambre est allée de mal en pis. Prise de panique devant sa douleur persistante, elle est devenue une proie facile pour les guérisseurs de l’irrationnel et les gourous de la médecine magique.

De la peur à la haine, il n'y avait qu'un pas. Puisque le mal venait de l'étranger, il fallait l'éradiquer. Evacuer l'étranger. C'est ce que les docteurs de l'extrême, avec des officines bien achalandées, prescrivent à leurs patients. De fortes doses de sécurité, de rejet de l'autre, au sang impur.

Pour les guérir du désespoir, d'autres soigneurs ont prescrit à leurs jeunes patients un autre genre de calmant. Ils ont ouvert de nombreuses pharmacies. Mais pour payer l'ordonnance, les patients doivent se procurer un peu plus d'argent. Toujours plus de ces revenus de la délinquance qui nourrissent encore la peur de l'étranger.


Extrait de L'Autodafé des quartiers.