dimanche 3 avril 2011

Recto verso

Je me suis fait un jour une promesse : celle de laisser la trace, au milieu de quelques bouquins et de milliers d'articles ou de billets qui me survivront peut-être, d'une réponse essentielle à une question fondamentale que l'aîné de mes enfants m'a souvent posée : quelle est la différence entre la droite et la gauche ?

Je sens que les cadets commencent à s'y intéresser. Ils seront tous bientôt en âge de glisser un bulletin dans l'urne. Je ne veux pas disparaître demain sans avoir répondu. Le temps est donc venu de me torturer les synapses sur ce clivage gauche/droite.

C'est mon devoir de père et de citoyen. J'y suis très sensible. Du haut de mes 45 ans, j'ai payé toutes mes dettes à la société. Je n'ai jamais tenté la moindre évasion fiscale et je me suis libéré des obligations militaires.

Tiens, d'ailleurs, c'est sous les drapeaux que le clivage gauche/droite a pris un jour un sens inédit. J'ai servi comme officier appelé. A l'époque, on disait aspi, sous-bite... J'ai dû apprendre à faire marcher des hommes au pas : "Gauche, droite. Gauche, droite. Gauche... gauche".

L'ordre serré, c'est le nom exact de ce rituel qui pousse l'instinct grégaire de la civilisation à s'épanouir une fois par an sur les Champs-Elysées. Bref. Figurez-vous que jadis, quand nous, l'élite de la nation, apprenions au peuple à marcher en rythme, nous devions au préalable enseigner à certains désorientés la reconnaissance de la main droite.

Dans la plus pure tradition de l'humour militaire, nous avons assuré la transmission d'une vanne ancestrale. Quand le pauvre deuxième classe Duschmoll, un de ces malheureux sujets victimes de cette difficulté à reconnaître sa droite de sa gauche, faisait part de son désarroi, la réponse d'usage était : "Ta main droite, Duschmoll, c'est celle où le pouce est à gauche".

C'était con, mais ça nous faisait - nous qui savions reconnaître notre droite de notre gauche - bien rire. Quand j'y repense, la vérité relative de cette réponse avait, outre son imbécillité immédiate et son inefficacité manifeste, un sens caché.

Et si, effectivement, selon que l'on retourne ou non sa main, la gauche et la droite pouvaient être comme ce pouce, tantôt à droite, tantôt à gauche ? J'y ai souvent cru.

Et puis avec le temps, une réponse sincère aux interrogations de ma progéniture se faisant probablement urgente, j'ai reconsidéré cette théorie et j'ai découvert que le clivage gauche/droite existe toujours.

Droite, derecha, rectitude... De l'ordre de ce qui est droit. Bien planté, perpendiculaire au sol, presque phallique. Gauche : comme maladroit, malhabile, mais aussi différent. La gauche, c'est donc l'autre, l'improbable.

Je me suis souvenu de ces jours de mai 1981 où l'arrivée de la gauche avait fait fuir les capitaux. Foutre la trouille au grand capital ! Quel parti aujourd'hui pourrait causer de telles conséquences ?

Les choses sont alors devenues limpides : si la gauche, c'est cette altérité qui rêve de changer la donne au point de faire peur à l'ordre établi, alors, la droite, ce sont les partis dits de gouvernement... Et logiquement, à l'inverse, les extrêmes ont pris la place de la gauche.

J'ai souvent en tête cette phrase de café du commerce qui rebondissait du comptoir au billard en passant par le flipper et le baby-foot Bonzoni : "les extrêmes se rejoignent". Oui. Elles se sont rejointes dans cette capacité - démagogique ou utopiste, comme vous préférez - à faire croire aux hommes en la possibilité d'un monde sinon meilleur, pour le moins différent.

Sont donc de droite tous ceux qui - quand bien même ils sont les héritiers de valeurs républicaines nées de révolutions - acceptent la fatalité d'un ordre établi. Et la gauche ? Les autres, ceux qui ont pris la place de la contestation, même si ce sont des ennemis de la Démocratie.

Alors voilà, les enfants : ne croyez jamais les gens de droite. Ni ceux qui se disent de gauche. Et regardez bien le bulletin de vote que vous glissez dans l'urne. Recto, verso.