vendredi 7 juin 2013

Quinquin

Il me manquera, Mauroy. Sa voix grave, ses grosses lunettes, ses mains de géants. Je sais déjà que ses détracteurs ne manqueront pas de rappeler deux ou trois affaires obscures dans lesquelles nous, journalistes exerçant ou ayant exercé sur ses terres septentrionales savons qu'il n'aurait pas du s'aventurer.

Qu'importe. Il me manquera quand-même et pour des raisons parfaitement irrationnelles. A cause des racines. Parce que je suis né et que j'ai grandi dans l'Avesnois, moi aussi, avant de m'envoler vers Lille. C'est là qu'un jour, voici exactement 13 ans, nous avions échangé des mots émus. Je vous les livre comme un héritage. Faites-en ce que bon vous semblera.

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Pierre Mauroy est un enfant du terroir, dont les racines bocagères ont nourri un destin national. Mais il y revient quand même de temps en temps, dans cette campagne avesnoise. En tout cas au moins une fois l’an, pour célébrer la mémoire de son modèle en politique.

Chaque 9 juin, date anniversaire de la mort de Léo Lagrange, un des hommes du Front populaire chargé en 1936 par Léon Blum d’organiser les sports et les loisirs, Pierre Mauroy est à Avesnes-sur-Helpe. Il vient poser une gerbe et se recueillir devant la statue de Léo Lagrange. En 2000, la cérémonie a eu lieu le 10 juin.

« Léo Lagrange était candidat ici, raconte Pierre Mauroy ce samedi 10 juin 2 000, en remontant la rue Léo-Lagrange. Mon père était directeur d’école à Cartignies. Au fond, ma mère était assez stricte, et en tous les cas, elle tenait à ce que l’on fasse honneur à tout personnage qui pouvait venir chez elle. Et donc elle nous avait prévenu que s’il venait quelqu’un d’assez extraordinaire (elle ne pensait pas du tout à Léo Lagrange : elle pensait à l’Inspecteur primaire bien entendu) immédiatement -nous étions six gosses- nous devions nous asseoir, ne plus bouger, ne rien dire. Si bien qu’arrive un grand costaud, là, que mon père salue. Lui me chatouille un petit peu les cheveux, donc je trouvais que c’était un inspecteur tout de même assez gentil, et aussitôt on rectifie nos positions. C’était Léo Lagrange, qui faisait sa campagne électorale et qui passait voir le directeur d’école de Cartignies. Donc j’en ai gardé le souvenir et c’est parce que j’en ai gardé le souvenir que ma famille l’a entretenu, et qu’étant au collège du Cateau on attendait son retour, on pensait qu’il était prisonnier… Eh bien non, il était décédé à Evergnicourt et c’est comme ça que j’ai créé la Fédération nationale Léo-Lagrange et que je lui suis resté fidèle… »

Comment est-il devenu maire de Lille ?

« Vous savez confie-t-il, j’avais un désir, une ambition, c’était de devenir député-maire du Cateau-Cambrésis. Alors ma foi, j’étais au Cateau, le maire se retirait pour que, aux élections municipales, je devienne maire à mon tour. Les élections législatives, finalement, j’avais toutes chances de les emporter un jour. Et puis voilà, on était en 1971, à Lille, c’était difficile, Augustin Laurent voulait se retirer. J’étais premier secrétaire, déjà, de la fédération socialiste du Nord, je préparais, un petit peu en cachette, le Congrès d’Epinay quoi, avec François Mitterrand, et il m’a dit : Pierre, il faut que tu montes à Lille. Voilà comment je suis devenu maire de Lille, vraiment en reculant et pas très heureux, j’ose à peine le dire, parce que Lille a été ma chance formidable et qu’ensuite, ça a été une véritable passion. Mais à ce moment-là, ma femme ne voulait pas quitter ses parents qui habitaient Cambrai, on était bien au Cateau-Cambrésis, c’était notre pays quoi, je tenais à être député-maire du Cateau ici, dans ma région. Voilà, le destin m’a appelé à Lille et ça fait trente ans que je suis maire de Lille. Alors vous voyez, je vais quitter ce poste ici, au mois de mars (2001) mais je reste fidèle tout de même à ce coin de terre qu’est l’Avesnois… »

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Ces mots son extraits d'un livre que j'ai écrit jadis. Merci à mon éditeur de me laisser les reproduire ici.