dimanche 1 janvier 2012

Navigateurs

Le Web n'est pas un océan immatériel, sans carte, compas ni trésor, où ne navigueraient que des flibustiers et d'audacieux capitaines avides de nouveaux mondes. La toile est tissée d'os, de chair et de sang et l'idée selon laquelle ce qui s'y vit est irréel est un fantasme.

Ici s'expriment des humains, qui retranscrivent leur réel ou qui viennent ajouter à l'expérience du leur celui que les autres ont numérisé.

Un seul clic les sépare, comme un battement de paupière. Celui de la diffusion et de la prise de connaissance. Émission, réception : c'est le même geste. Une pression de l'index comme sur la détente d'une arme pointée vers l'autre ou retournée contre soi-même.

On se tue à comprendre des choses que certains se crèvent à essayer de nous expliquer. Et vice-versa. Ça a toujours été comme ça. C'est l'histoire de l'humanité. Scribes, saltimbanques, imprimeurs, peintres, conteurs, cinéastes, éditeurs, photographes, auteurs de best sellers ou de billets perdus au plus profond du Net, de grands reportages ou de mots couchés sur l'intimité des pages d'un journal caché.

L'homme n'a pas inventé les mots pour qu'ils s'envolent, ni les images pour être effacées. Il ne les produit pas pour lui-même, tout en ignorant la liste des destinataires, ni même s'il en existe un seul. Il glisse des messages dans de fragiles bouteilles qu'il envoie à la mer sans savoir où elles échoueront, couchées par la marée sur une plage de sable fin où brisée contre les roches d'intraitables abysses. Et ça, nos navigateurs ne nous l'indiqueront jamais.